Le Projet
Tout a commencé par une séduction purement visuelle. Ces devantures abandonnées, avec leurs enseignes délavées, leurs volets rouillés, leurs vitrines aveugles, certaines dignes de décors de cinéma m’ont d’abord arrêté pour leur seule beauté formelle et l’ambiance singulière qu’elles dégageaient. Quelque chose entre la mélancolie et la nostalgie d’un passé fantasmé. Puis, au fil des centaines de milliers de kilomètres parcourus à moto à travers la France des rencontres avec les villageois, le projet a changé de nature.
« Ce que je photographiais n’était pas simplement beau. C’était une réalité en train de disparaître »
Depuis plus de vingt ans, je documente la fermeture des commerces de proximité en milieu rural. Boulangers, épiciers, cafés, quincailleries, merceries, ces lieux qui constituaient autrefois le tissu vivant des villages. Photographiées à 90 % en argentique au format 6×6, ces images portent dans leur grain même quelque chose de la durée, de la résistance, et peut-être de l’irréversibilité.
« Il y a dans l’acte même de photographier quelque chose qui ressemble à une promesse : celle d’offrir à ces façades une forme d’éternité, de les fixer dans la lumière afin qu’elles ne disparaissent pas une seconde fois. »
Les causes de cette désertification sont connues et multiples : l’essor des grandes surfaces, la transformation des habitudes de consommation, l’amélioration des infrastructures routières qui a rendu les centres commerciaux périurbains plus accessibles, les logiques d’économies d’échelle qui écrasent les petits acteurs.
« Chaque facteur pris isolément semblerait surmontable. Conjugués, ils ont produit un effacement silencieux et méthodique. »
La crise du Covid avait ouvert une brèche. Un moment où l’on a cru, collectivement, à un renversement possible. Des citadins ont quitté les villes, les ruraux ont parlé de relocalisations, de circuits courts, de réinvestissement dans le commerce local. Mais la crise passée, les habitudes ont repris le dessus. Les grandes entreprises sont revenues sur leurs politiques de télétravail, les nouveaux arrivants ont retrouvé le chemin des grandes villes et les locaux celui des grandes surfaces. Le sursaut n’a pas eu lieu.
Les conséquences de cette désertification commerciale vont bien au-delà de l’économique.
« Ce sont des lieux de sociabilité qui disparaissent, ces espaces informels où l’on se croisait, où l’on échangeait, où le lien entre voisins se nouait sans qu’on y pense. »
Leur absence creuse un isolement silencieux, renforce l’individualisme, et concentre un peu plus encore le pouvoir des grands groupes de distribution, devenus seuls maîtres des prix et des territoires.
Ce travail s’inscrit dans une tradition de la photographie documentaire française à laquelle je me sens redevable sans prétendre m’y comparer. On pense aux grandes missions photographiques commandées par la DATAR dans les années 1980, qui avaient chargé des photographes dont Raymond Depardon de regarder en face les mutations du territoire français.
Ces missions avaient une ambition rare : documenter les mutations du territoire pour mieux les comprendre, et peut-être éviter de les subir aveuglément. Aujourd’hui, ce type de commande publique a largement disparu, faute de budget, un peu comme si se regarder en face était devenu un luxe accessoire.
« Ces projets étaient esthétiques autant que politiques. Le mien l’est devenu. »